Dans ses premiers commentaires publics depuis les premiers
jours de la grève qui dure depuis un mois, le PDG d’American Axle, Richard Dauch,
a menacé de fermer de façon permanente ses usines à moins que les travailleurs
n’acceptent sa demande pour une coupure des deux tiers dans les salaires et les
bénéfices marginaux.
Dauch a dit à la Detroit Free Press :
« Nous ne serons pas forcés de faire faillite du fait que nous voulons
atteindre une structure de coût compétitive aux Etats-Unis. Si nous ne pouvons
pas compétitionner pour obtenir de nouveaux contrats aux Etats-Unis, il n’y
aura pas de travail dans les usines originales. » Il faisait référence aux
usines de Detroit et de Three Rivers dans le Michigan et de celles des villes
de Tonawanda et de Cheektowaga dans l’état de New York.
Par une « structure de coût compétitive », Dauch
veut dire des salaires beaucoup plus bas. En particulier, il demande présentement
que les travailleurs acceptent une diminution de salaire qui passerait de 28,15 $
l’heure à 14,50 $ l’heure et, dans certains cas, jusqu’à 11,50 $
l’heure. Il recherche aussi une réduction significative de la couverture des
soins de santé, l’élimination des pensions payées par l’employeur et la
destruction d’au moins 1000 emplois de plus.
« Nous avons la flexibilité pour déménager toutes nos
affaires dans d’autres partie du monde », a dit Dauch à la Free Press,
« et nous avons le droit de le faire ».
Dauch continua en insistant qu’il est nécessaire d’éliminer
« la mentalité du droit acquis qui règne à Detroit ». Il veut dire,
par là, l’idée que les travailleurs doivent être en mesure d’avoir un salaire
décent et certains avantages sociaux.
Les commentaires de Dauch expriment sans doute un certain
degré de frustration et de colère. Selon Dauch et les investisseurs de Wall
Street qui sont derrière lui, les négociations de la convention collective ne
se sont pas déroulées comme prévu. Dauch s’attendait à ce que la compagnie fasse
ses demandes et que la bureaucratie syndicale impose les concessions aux
travailleurs. Cela a certainement été le modèle dans l’industrie de
l’automobile pendant des décennies.
Cependant, malgré les meilleurs efforts du syndicat de
l’automobile UAW (United Auto Workers) pour isoler et étouffer la grève, American
Axle a fait face à une résistance déterminée de la part de ses travailleurs,
qui sont prêts à mener une longue bataille. Si un contrat rempli de concessions
est présenté aux travailleurs, il pourrait très bien être rejeté. Le sentiment
d’opposition parmi les travailleurs sur les piquets de grève reflète une
radicalisation croissante des travailleurs aux Etats-Unis et
internationalement.
La réponse de Dauch est de défendre son droit inhérent à imposer ses
demandes, peu importe que les travailleurs soient d’accord ou non. « Nous
avons le droit » de relocaliser nos opérations ailleurs, a-t-il dit. Et,
dans un sens fondamental, il a raison. Le système capitaliste est basé sur la
propriété privée des moyens de production et sur l’institutionnalisation de
l’exploitation des travailleurs, qui sont forcés de vendre leur force de
travail sur le marché.
Si American Axle n’aime pas les salaires que les travailleurs demandent à
Detroit et à New York, Dauch a le droit — un droit défendu par les syndicats,
les tribunaux et les deux partis politiques — de déménager ses usines ailleurs
ou de les fermer complètement. Ça ne change rien aux personnes comme Dauch qu’une
telle décision touche la vie de milliers de personnes, vu que ce qui fait
tourner le système capitaliste n’est pas les intérêts des travailleurs, mais le
profit privé.
Malgré tous les discours sur la démocratie aux Etats-Unis, le fait est que
dans la sphère de la vie économique — dans les décisions qui affectent
directement la vie de millions de personnes — il n’y a pas de démocratie.
Chaque compagnie est dirigée comme une dictature, une dictature du capital sur
le travail.
En dernière analyse, c’est l’acceptation de ce droit du capital qui explique
la banqueroute complète de l’UAW et son incapacité à défendre les intérêts des
travailleurs de l’automobile. En 1937, John Lewis, le chef des syndicats
industriels CIO (Congress of Industrial Organizations), dont l’UAW faisait
partie, déclarait : « Le syndicalisme, contrairement au communisme…
reconnaît entièrement et sans réserve l’institution de la propriété privée et
le droit d’investir pour faire des profits. »
Les syndicats ont beaucoup dégénéré depuis les années 1930, mais la racine
de cette dégénérescence fut l’acceptation du système de profit. A la défense de
ce principe, la bureaucratie syndicale, après la Deuxième Guerre mondiale, a
exclu de ses rangs tous les militants sympathiques au socialisme. Dans les
trois dernières décennies, les syndicats ont cessé d’être des instruments pour
défendre les intérêts des travailleurs dans le cadre du système capitaliste
pour se transformer en instruments servant à imposer aux travailleurs les
demandes de l’entreprise. C’est pendant cette période que l’élite économique
américaine a mis de l’avant son programme de démantèlement complet de la base
industrielle des Etats-Unis.
Dans la lutte en cours, la bureaucratie syndicale poursuit ses propres
intérêts financiers, directement aux dépens des travailleurs qu’elle prétend
représenter. En échange des concessions historiques données aux « Trois
grands » fabricants de l’automobile l’année dernière, l’UAW s’est vue offrir le
contrôle du fonds de santé des retraités qui a une valeur estimée à 54 milliards
de dollars. La majeure partie de ce fonds étant financée par des actions de
Ford et de GM, l’UAW aura un incitatif direct à collaborer avec la direction
dans de futures suppressions d’emplois et réductions des coûts de la
main-d’œuvre dans toute l’industrie automobile.
Pour que la lutte des travailleurs d’American Axle ne soit pas
isolée, écrasée et défaite, il faut que la conduite de la grève et des
négociations soit retirée des mains de l’UAW par la mise sur pied de comités
formés par les travailleurs de la base. Ces comités devront étendre la grève
aux usines d’automobiles et de pièces automobiles à travers les États-Unis. Il
faut lancer un appel à la solidarité aux travailleurs du Canada, d’Amérique
latine, d’Asie et d’Europe pour réclamer l’unité dans la lutte contre les
compagnies mondiales de l’auto et pour la défense de tous les emplois et du
niveau de vie.
Cette mobilisation industrielle, cependant, n’est que le
premier pas dans défense des intérêts des travailleurs. Un nouveau parti de la
classe ouvrière doit être construit, qui soit indépendant des démocrates et des
républicains, lesquels défendent tous deux inconditionnellement le système
capitaliste. En opposition au droit de Dauch et d’autres à jeter au chômage les
travailleurs et à sabrer dans les salaires — tout en engrangeant des dizaines
de millions de dollars — les travailleurs doivent affirmer le droit à un emploi
et à un logement décent, le droit à une éducation de qualité, le droit à un
système de santé, le droit à l’égalité. Mais de telles revendications entrent
immédiatement en conflit avec le principe de la propriété privée des moyens de
production.
La situation à laquelle sont confrontés les travailleurs
d’American Axle est exactement la même à laquelle font face les travailleurs partout
à travers les États-Unis et le reste du monde. Sans propriété ou contrôle sur
les vastes forces productives qui dominent l’économie mondiale, les
travailleurs sont partout soumis aux aléas du marché. Alors que la crise
économique s’aggrave, les compagnies vont répondre par de dures attaques contre
les emplois et les conditions de vie des travailleurs à travers le globe.
La dictature économique et politique de l’aristocratie
financière doit être brisée et une véritable démocratie instaurée. Les gigantesques
forces productives – construites grâce au labeur de générations de travailleurs
– doivent être possédées et contrôlées démocratiquement pour satisfaire les
besoins sociaux et non pour le profit privé. Ce qui signifie qu’en remplacement
du capitalisme, les travailleurs doivent entreprendre la lutte pour le
socialisme international.
(Article original paru en anglais le 29 mars 2008)